BOURLET Michaël, La Grande Guerre hors des tranchées, Perrin, Paris, 2025, 337 pages.

La fin du Centenaire avait laissé le marché de la publication sur la Première Guerre mondiale groggy : après le trop-plein, le vide. Depuis quelques temps, l’édition sur le thème sort de sa léthargie et force est de constater qu’il nous propose des livres de qualité, sur des thématiques nouvelles. Je pense par exemple en 2025 à Lionel Pabion et son Préparer le soldat de demain, Aude-Marie Lalane-Berdouticq Des hommes pour la guerre, ou en 2024 Noces de cendres de Clémentine Vidal-Naquet ou L’orgueil du drapeau d’Odile Roynette.
Michaël Bourlet n’est pas un inconnu de 14-18. Entre son blog très actif pendant le Centenaire et ses publications comme son Verdun (2023) il est un spécialiste de la période. Son intérêt pour ce type d’étude ne se dément pas, on trouvait déjà une intervention sur la bataille de la Marne dans les actes d’un colloque en 2004. Cette fois-ci, il nous propose une autre histoire de la Grande Guerre qui s’éloigne volontairement du front de Belgique et de France. Le biais de nombreuses histoires grand public est de se focaliser sur une histoire de France dans la Grande Guerre, oubliant l’Est, l’Italie, l’Afrique, l’Asie ainsi que la guerre sur mer. Même biais que l’on retrouve d’ailleurs dans nombre de publications anglo-saxonnes ou américaines qui ont tendance à minimiser l’action française.
Certes, ces théâtres ne sont pas « inconnus » ou « mystérieux » (d’ailleurs, le livre n’utilise pas ces termes). On les trouve plus dans des publications spécialisées, comme l’illustre cet exemple sur la guerre dans les montagnes, Guerre des Vosges et guerres de montagne 1914-1918. Cependant, Michaël Bourlet apporte une vision globale de chaque bataille évoquée. Il est évidemment moins précis que dans son livre sur Verdun, mais il présente le contexte de chacune, les belligérants et leurs objectifs, le déroulement et les conséquences. Il ne manque pas d’évoquer la mémoire de certaines batailles dans les pays mais aussi l’impact stratégique de cette bataille espéré et obtenu. C’est donc une étude à plusieurs échelles que l’auteur propose, du stratégique au local. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette lecture thématique plutôt que chronologique : elle permet de suivre la bataille dans son contexte, ses conséquences spécifiques et sa mémoire. La présentation du front permet de ne pas perdre les lecteurs qui seraient néophytes sur les autres fronts, autres que français, de cette guerre.
Le livre est découpé en chapitres qui évoquent chacun une autre manière de faire la guerre pendant le conflit : dans les montagnes, sur mer, dans le désert, en ville. Le lecteur habitué aux combats d’Ypres, de l’Artois, de la Marne, de Champagne, de Verdun ou des Vosges se retrouvera fort dépaysé.
L’objectif de faire découvrir les autres fronts de la guerre est pleinement réalisé. Évidemment, ces batailles et ces fronts ne sont pas « inconnus ». Ils sont moins au centre de l’attention des lecteurs hexagonaux et des ouvrages. Mais toute bonne histoire générale du conflit ne manque pas de les intégrer dans le récit d’un conflit que l’on sait être mondial. De plus, il ne s’agit pas juste d’une narration jour après jour d’une bataille. Certes, il y a le déroulé, mais on trouve également toute une contextualisation de chaque front, de ses belligérants, de son intérêt stratégique et d’un résumé de ce qui a précédé. La vision donnée est donc plus large que ce que pourrait laisser supposer le chapitrage. Il y a même des clefs de compréhension de la portée de certaines batailles dans la mémoire actuelle du conflit.
- Sommaire
1. Du rythme et du mouvement (Tannenberg, Romani et l’offensive Broussilov)
2. Sur les sommets des dieux (Sarikamis, Caporetto, Vardar et Dropolie)
3. La ville en guerre (Kut al-Amara, Przemysl, Salonique, Tsingtao)
4. L’ouragan vient des mers (Dardanelles et Gallipoli, Jutland, Zeebrusge la première bataille de l’Atlantique)
5. Petites guerres et guerres coloniales (Togoland et Cameroun, Afrique australe, Tanga, Afrique de l’Est)
Le principal écueil de l’ouvrage est l’absence de cartes pour la moitié des batailles évoquées (il n’y en a que 10). Étant des théâtres moins connus, aux toponymes peu entendus dans nos contrées, la carte devient le support indispensable pour comprendre les mouvements. Ainsi, seule la moitié des batailles ont leur carte – fort claire par ailleurs – mais pas toujours celles qui l’auraient mérité. Il est donc plus que conseillé de suivre le déroulement à l’aide d’une carte afin d’observer les mouvements et les implications de celles qui n’en ont pas. C’est d’autant plus dommage de ne pas avoir pu systématiser cette cartographie car certains théâtres concernés sont peu documentés.
Heureusement, Michaël Bourlet a utilisé les noms des lieux de l’époque en précisant systématiquement le toponyme et le pays en 2025.
Quelques cartes pour la majorité des batailles concernées : https://commons.wikimedia.org/wiki/Atlas_of_World_War_I
Des cartes simples et reprises de nombreuses fois depuis 1945 :
Arthur Banks, Military Atlas of the First World War, 340 pp.
Facilement trouvable sur le net (notamment dans Archive.org)
- En guise de conclusion
Sans avoir la prétention de faire découvrir des « fronts oubliés », cet ouvrage met en avant les autres fronts de la Première Guerre mondiale, dans un contre-pied au monde de l’édition grand public. En effet, ce dernier a tendance à focaliser le regard sur les combats sur le front Ouest, en France et en Belgique et à négliger plus qu’oublier les autres. Le travail de Michaël Bourlet est donc le complément utile à toute histoire généraliste du conflit qui nous vend le plus souvent du « mondial » pour ne réellement développer que le « national ».
C’est l’occasion de s’intéresser aux combats dans les colonies africaines, des troupes ottomanes ou russes, aux marins dans la Grande Guerre. Si l’auteur s’est focalisé sur une douzaine de batailles, chacune est toutefois l’occasion de s’intéresser au front en question, à son intérêt stratégique, à ses spécificités locales. Un ouvrage qui va donc bien au-delà de la simple histoire bataille, narration des combats en un lieu.

