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Trésor d’Archives n°79 – Une recherche impossible (1)

1914, la jeune Léonie Bathiat voit l’homme dont elle est amoureuse partir à la guerre. Cet homme meurt lors des premiers combats, brisant le cœur de Léonie, plus connue sous son pseudonyme d’Arletty. Cette tragédie la pousse à prêter le serment de ne jamais se marier ni avoir de fils. Cette histoire, elle la raconta toute sa vie. Dans ses mémoires publiées en 19711, elle indique :

1914. La débutante de la Défense

Les filles de la Défense ne monnayent pas leur virginité ; elles se donnent en douce.

Nous nous étions choisis en plein soleil, remettant à plus tard le contrat d’amour. Le même accent, la même anarchie : la mienne, véhémente, la sienne, supérieure.

Ses yeux étaient si bleus que je l’appelais « Ciel ».

(…)

14 juillet

Ce 14 juillet, nous avons vu s’éteindre le dernier lampion. Sur le pont des Arts, la lune prenait la relève ; nous marchons longtemps, longtemps, sans parler, en nous tenant la main.

Ce sentiment de n’être qu’un

La Mobilisation

(…)

On voit passer avenue de la Défense, allant de Saint-Germain aux gares de l’Est et du Nord, des garçons de 20 ans, fleur au fusil, pancartes : « À Berlin ! » Mon Père et moi ne partageons pas leur enthousiasme. Prémonition ? « Ciel » est tué le 15 août 1914.

C’est décidé : je ne me marierai jamais ; je n’aurai pas d’enfants. Ni veuve de guerre, ni mère de soldat.

Son parcours dans la guerre recoupe celui de nombreuses femmes : amoureuse ayant perdu son homme, femme devant travailler en usine et dans d’autres métiers où elle se montre fort instable.

Une version enregistrée de ses mots est disponible dans une émission de France Culture et c’est d’ailleurs par ce trésor d’archive sonore que cette recherche a commencé. À écouter dans ce podcast : La série documentaire, LSD, première diffusion : 7 novembre 2018, épisode 32.

Si cette mort eut des conséquences considérables pour cette jeune femme de 16 ans, il ne sera jamais possible de retracer le parcours de ce soldat mort à la guerre. En effet, jamais elle n’en dévoila la vraie identité, jamais. Volonté de garder cet amour pour elle seule ? Volonté de garder la part de mystère ? Ne pas embarrasser la famille ? Cela pique évidemment la curiosité, non pas malsaine mais juste pour remettre un nom sur ce pseudonyme de « Ciel ».

  • Un téléfilm pour relancer la recherche ?

Pourtant, la recherche prend un tournant inattendu. En effet, toutes les interviews indiquent qu’elle n’a jamais donné le nom de son amant. Or, dans « Arletty, une passion coupable », un téléfilm de 2014, cette anecdote a un rôle important dans l’histoire. Ce biopic – comme la majorité des ouvrages consacrés à Arletty – est centré sur les années d’Occupation d’Arletty et mentionne plusieurs fois « Ciel ». Il montre même une photographie de soldat en uniforme posé sur son chevet censée le représenter. Ce premier détail est placé ici pour donner sa place à une relation avec un officier allemand.

Trésor d'archives 79 - Capture d'écran du téléfilm sur Arletty pendant l'Occupation.

Mais plus étonnant est l’information que sa gouvernante Marie n’est autre que la sœur de « Ciel » ! Autant dire qu’il serait intéressant de savoir si cette idée vient d’un fait avéré ou, beaucoup plus sûrement, d’une idée de scénariste. Cette dernière piste est la plus probable, cette femme, y compris au générique, n’étant appelée que par son prénom, Marie. Tout un dialogue est consacré à Ciel », sur le fait qu’il avait 18 ans, que Marie venait de naître et qu’il est mort le premier jour de la guerre.

Son autobiographie publiée en 1971 n’évoque aucune sœur de « Ciel ». Sa gouvernante est bien une « Marie » nommée « Lelizour » suivant le travail de David Alliot3. Rien ne permet de confirmer qu’elle était la sœur de « Ciel », d’autant qu’il n’y a aucun « Lelizour » ou orthographe approchante dans la base de données de Morts pour la France.

Quand on ajoute la photographie d’un soldat en uniforme à col rabattu et non droit, en fait rien ne va. Un homme de 18 ans n’aurait pu être qu’un engagé volontaire et donc un cas rare ; quant à la mort le premier jour au combat, cet élément n’a simplement pas de sens. Le générique de fin n’oublie pas de rappeler que « certaines situations et dialogues relèvent de la fiction ».

  • Revenir à ce dont on dispose

Arletty n’a laissé que deux indices : ses yeux si bleus qu’ils lui ont donné son surnom et une date de décès, le 15 août 1914. Cette dernière information est à prendre avec prudence. Certes, Arletty fut si marquée qu’il est probable que cette date fut profondément ancrée dans sa mémoire, mais une approximation de l’administration militaire, une erreur d’enregistrement ou de saisie ou même de la mémoire d’Arletty ne sont pas impossibles.

En ne prenant que les jeunes hommes de la Seine nés après 1889, on obtient 15 candidats décédés le 15 août 1914.

NomPrénomsClasseMatricule de recrutementBureau de recrutementCouleur des yeux
BECKERMarcel19139031erBleue
BOUROTTERaymond F.191311236eBleue
CARNUSÉmile191144891erMarron clair
CHALAIGNEGaston L.191352383eNon renseigné
FRATAndré19126236eBleue
GAUDEFROYRené H.191214356eBrun
GERMAINRené Louis191349113eBleue foncée
GIRERDPierre J. A.191332933eMarron
GOURDONLéonard191339334eNoire
JACQUOTLéon191315476eChâtain clair
KLEINAlphonse191127251erMarron
LETREMYGermain M.190943144eBleue
MAISONArthur191355383eBleue foncée
PIERRARDGaston A.191250344eGrise
PUYRAIMONDÉmile R.191220654eBleue

Près de la moitié des hommes trouvés avaient les yeux bleus. Comment trouver si l’un des candidats est le bon ? Encore faut-il que « Ciel » ait été un jeune homme né dans la Seine…
Il faut donc obtenir d’autres indices, qui n’ont pas été trouvés à l’heure actuelle. Peut-être y en a-t-il dans les fonds versés et conservés à la BNF ?

https://www.bnf.fr/fr/arletty-au-dela-de-la-gouaille#bnf-des-archives-in-dites

  • Un parcours tout de même

Afin que cet article ne soit pas juste un compte rendu de recherche, voici le parcours d’un homme lié à Arletty et ayant été un combattant : son frère, Pierre dit « Pierrot ». Dans son autobiographie, page 46, elle donne quelques éléments qu’il va être possible de croiser avec sa fiche matricule :

« Mon père est mobilisé au Dépôt. Mon frère, à l’arsenal de Puteaux. Il s’engage pour venger son copain, mort le premier jour à Toul. Trois semaines d’instruction à Saint-Malo, c’est peu pour apprendre à tuer. »

Elle y revient page 48, lors d’une évocation des drames vécus par sa mère : « En quelques mois, mort prématurée et tragique de son mari ; son fils, deux fois blessé, puis à nouveau en première ligne. »

Aucune trace d’un engagement volontaire pour Pierre, né le 20 décembre 1895. Il est classé dans le service armé par le conseil de révision en septembre 1914. Toutefois, sa profession de tourneur mécanicien lui permet d’obtenir en novembre 1914 un sursis d’appel au service des Forges de Paris. Détaché à l’usine Darracq de Suresnes, son sursis est annulé le 12 mars 1915 et il doit rejoindre le dépôt du 47e RI le 18 mars 1915. Comme l’indique sa sœur, son instruction militaire est réduite car il est transféré au 25e RI le 29 mai 1915.

Il est bien blessé mais une seule fois à deux endroits : le 20 août 1915, au bois de la Gruerie, il est touchée au pied droit et au bras droit par éclats d’obus.

Évacué et soigné, il ne rentre au dépôt que le 26 février 1916 et part en renfort le 5 juin 1916. Cette seconde période au front s’achève dès le 13 octobre 1916 quand il est déclaré « disparu » près de Chaulnes dans la Somme. Il disparaît mais n’est pas prisonnier : il a déserté. Sa sœur passe sous silence cette désertion. Il est arrêté le 13 mai 1918, hélas sans précision des circonstances ou du lieu. Il ne semble pas avoir été jugé car il est une nouvelle fois déserteur le 14 octobre 1918 et arrêté une seconde fois le 22 mai 1919. Il est condamné par le conseil de guerre de la 20e DI à deux ans de travaux publics. Il est envoyé le 3 août 1919 au dépôt de détenus militaires de Collioux. Il obtient le 28 avril 1920 la remise du restant de sa peine. Il est mis en congé le 19 mai 1920. Il bénéficie d’une loi d’amnistie le 29 avril 1921. Il retourne à sa profession d’avant-guerre, on le retrouve notamment installé à Courbevoie et travaillant chez Hispano-Suiza au moment des grèves du Front populaire (1936) et pendant l’Occupation.

On peut mieux comprendre son silence quant à sa campagne décrit par sa sœur page 58. On pourrait interpréter ses mots comme l’explication de sa désertion, suite à ce qu’il vécut à Verdun.

« Après la Grande Guerre, les anciens combattants de la classe 15 se réunissaient à Puteaux autour d’un verre. Chacun y allait de sa « bataille souvenir ».
– Moi, j’étais aux Éparges.
– Moi, au Chemin des Dames.
– Moi, à la cote 304.
– Moi, au Bois-le-Prêtre, etc.
Un seul n’étalait pas ses performances. Les autres le questionnent :
– Eh ben, et toi, Pierrot, t’étais où ?
Pierrot, supérieur :
– Moi, j’suis mort à Verdun. »

Il est décédé en 1972.

  • En guise de conclusion

Cette conclusion est, je l’espère, temporaire : peut-être finira-t-on pas retrouver l’identité de cet homme décédé en août 1914 et dont la mémoire perdure encore sous ce seul nom de « Ciel ».

Cette recherche rappelle l’importance de prendre avec prudence les informations distillées dans les mémoires : entre imprécisions, reconstruction, silences, elles restent à recouper avec d’autres sources.

  • Sources :

Archives de la Seine

D4R1 1856, fiche matricule de Bathiat Pierre Jean Baptiste Joseph, classe 1915, matricule 4677 au bureau de recrutement de Seine 2e Bureau.

Bibliographie :

ARLETTY, La Défense, Paris, Éditions de la Table Ronde, 1971, pages.

ALLIOT David, Arletty, « Si mon cœur est français… », Paris, Tallandier, 2016. 256 pages.

MONNIER Pierre, Arletty. Monaco, Éditions du Rocher, 1998 (1984), 188 pages.


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  1. ARLETTY, La Défense, Paris, Editions de la Table Ronde, 1971, pp. 44-46. ↩︎
  2. Accès direct : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/a-l-arriere-la-vie-continue-1691629 ↩︎
  3. ALLIOT David, Arletty, « Si mon cœur est français… », Paris, Tallandier, 2016. 256 pages.
    L’auteur émet l’avis suivant concernant ce téléfilm :
    « Arletty, une passion coupable
    En mars 2015, France 2 a diffusé un téléfilm intitulé Arletty, une passion coupable. S’il convient de saluer le service public, qui commande des fictions ambitieuses sur des sujets historiques, on ne peut que rester médusé devant le nombre d’erreurs, d’approximations et de contre-vérités véhiculées par ce film. Les scénaristes, MM. Yves Riou, Jean-Luc Seigle et Arnaud Sélignac, ont vraisemblablement fait l’impasse sur l’achat d’une biographie de l’actrice. Reste la prestation de Laetitia Casta, tout en justesse, et qui ne cherche pas à imiter Arletty. » ↩︎

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